Des suicides alertent sur le stress au travail

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En quelques mois, plusieurs salariés ont mis fin à leurs jours, la plupart du temps sur leur lieu de travail. Ces événements ont été perçus comme le signal d’une détérioration des conditions de travail et notamment de la montée du stress et des pressions exercées sur les salariés.

En octobre 2006 : sur le site ultra-moderne où Renault a rassemblé ses équipes de conception des nouveaux véhicules, un ingénieur de 39 ans se défenestre. Deux de ses collègues du même site l'imiteront dans les trois mois qui suivront. En février 2007, dans l'une des usines du constructeur automobile Peugeot, un employé de maintenance de 31 ans met fin à ses jours, laissant une lettre d'adieu qui évoque les conditions de travail et « la pression morale » qu'il subissait. En avril, un ouvrier de la même société se pend dans un atelier de mécanique. Le mois suivant, trois autres ouvriers se suicident, hors de l'usine, et en juillet, c'est un ouvrier de 55 ans qui se pend à son tour, dans l'usine.

En octobre 2007, un établissement d’IBM a été officiellement mis en garde par les services du ministère du Travail sur les cas répétés, dont ils ont été informés, de collaborateurs victimes de souffrances psychologiques, à commencer par le suicide d’un informaticien en 2006.

Chacun de ces événements a été très médiatisé, d'autant que d'autres se sont également produits dans des entreprises très diverses, dont Electricité de France et Sodexho. Tous les défunts n'ont pas laissé de lettre imputant leur geste à leurs conditions de travail mais l'opinion publique s'en est généralement émue à chaque fois, en faisant le lien et en y voyant un message alertant leurs employeurs sur leur incapacité à répondre à la charge de travail et à la performance qui leur étaient imposées. L'épouse du premier ingénieur décédé chez Renault a témoigné dans ce sens : ces derniers temps, son mari travaillait tous les soirs et le week-end et ne dormait plus que deux heures par nuit ; il perdait confiance en lui, se disait « nul ». Les psychologues mobilisés par la presse, tout en rappelant la difficulté à identifier les causes d'un suicide, souvent plurielles, ont, quant à eux, souligné que commettre l'acte sur son lieu de travail n'est pas anodin mais fait partie du message laissé à ceux qui restent.

Un audit d’un cabinet indépendant a, par ailleurs, confirmé les risques psychosociaux élevés entretenus par la charge de travail élevée des ingénieurs concepteurs chez Renault.

Des directions prises de court

Le phénomène a pris de court les directions des entreprises concernées. Les directeurs de ressources humaines ont dû admettre que, choqués, ils n'avaient toutefois pas d'explication ni de réponse immédiates à apporter. Souvent, ils ont rejeté toute responsabilité et expliqué le geste par des difficultés extra-professionnelles. La direction de Renault a, dans les premiers temps, avancé que l'ingénieur avait des problèmes de couple, allégation démentie avec indignation par l'épouse. Cette direction a également lutté ardemment pour que ce suicide ne soit pas qualifié d'accident du travail. Mais, les protestations suscitées par une telle décision, jugée offensante et combattue tant par l'épouse que par les organisations syndicales, conduisit la sécurité sociale a revoir son jugement et la direction de l'entreprise à transiger.

Le PDG lui-même, Carlos Ghosn, intervint pour rectifier l'image publique ainsi donnée à son groupe, alors que ces suicides d'ingénieurs mettaient de fait en accusation son programme Renault Contrat 2009, présenté en 2006 à la presse, et qui imposait la conception de 26 nouveaux modèles d'ici 2009, à effectifs inchangés. Le PDG reconnut une charge de travail et « des tensions objectivement très fortes » pour les ingénieurs. Il admit que si « Renault n'a pas le droit à l'échec, tout collaborateur a le droit à l'échec dans l'entreprise », signe d’une disposition à desserrer la pression morale pesant sur les individus. Chaque semaine, une plage de temps sera bloquée pour permettre aux équipes de se réunir avec leurs managers et d'y évoquer les problèmes d'organisation du travail. Le recrutement de 110 collaborateurs supplémentaires ou intérimaires a également été promis pour faire face au surcroît d'activité.

Chez Peugeot, la direction a mis en place, tout comme Renault, un numéro téléphonique d'écoute psychologique et envisage de former ses cadres à la détection des situations de fragilité de collaborateurs.

Les réactions

Les prises de position des experts (psychologues, sociologues, ergonomes...), sont unanimes, alors que 60% des salariés disent travailler dans l'urgence, pour inviter à réfléchir aux choix d'organisation du travail, aux possibilités de changer l'organisation du travail pour y diminuer les sources de stress.

Ce changement d'attitude de la direction a généralement été apprécié par les organisations syndicales, comme la Confédération française de l'encadrement-Confédération générale des cadres, CFE-CGC, qui a cependant dit attendre de voir quels moyens seraient effectivement donnés sur le terrain, ou la Confédération générale du travail, CGT qui a estimé que cela ne répondait pas aux causes les plus profondes de la souffrance au travail.

Mais, les salariés et les syndicats continuent de dénoncer, là également, des causes plus profondes, comme, selon la CGT, la course à la rentabilité, la pression des objectifs et des délais, ou encore « l'individualisation à outrance », la mise en concurrence de chacun avec son voisin. La Confédération française des travailleurs chrétiens, CFTC, constate également un mal-vivre dans l'entreprise. La Confédération générale du travail - Force ouvrière, CGT-FO fait savoir que, « aujourd'hui, même entre collègues, on ne se parle plus », faisant état en particulier de la suppression des « lieux de convivialité », dont ceux servant à la prise de repas, facteur d'isolement. La CGT excipe des lettres-types envoyées par la hiérarchie en cas d'arrêt maladie (elle en dénombre environ 150) qui reprochent aux ouvriers un « absentéisme personnel incompatible avec l'organisation industrielle ». La CFE-CGC reconnaît « la tension résultant d'une concurrence féroce au niveau international ». Des salariés se plaignent de la lourdeur des conditions de travail face aux réductions continuelles d'effectifs : « il n'y a pas si longtemps, nous étions 2000, bientôt nous seront 500 », déclare un collègue d'un des suicidés.

Les syndicats auraient préféré des mesures plus radicales, comme, pour la CGT, la généralisation des dix minutes de pause par heure, l'arrêt des pressions formalisées dans les lettres et la réalisation d'un diagnostic par un cabinet indépendant spécialisé dans la souffrance au travail.

Pour la Confédération française démocratique du travail, CFDT, « la reconnaissance de la qualification d'accident du travail pour des causes psychologiques ouvre la porte à la prise en compte d'une forme de souffrance jusqu'ici minorée par l'entreprise ».

Pascal Ughetto, Institut de recherches économiques et sociales (IRES)

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