Vingt-cinq suicides chez France Telecom depuis le début de l’année

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En 2009, l’opérateur de télécommunications France Telecom – ancien monopole public – est confronté à une vague de suicides de salariés fortement médiatisée. Alors que, d’une manière générale, les directions d’entreprises tardent à engager avec les syndicats des négociations sur les risques psychosociaux dans la foulée de l’accord national interprofessionnel sur le stress au travail du 2 juillet 2008, cela a confirmé la sensibilité de l’opinion publique à ce thème.

Le 30 août, un technicien de 52 ans a mis fin à sa vie, le sixième depuis le mois de juillet et le vingt-troisième depuis le début de l’année, suivi par deux autres personnes dans les deux mois suivants. N’ayant laissé aucune explication de son geste, les syndicats de l’entreprise y ont néanmoins vu le témoignage de la souffrance dans laquelle sombrent de nombreux membres de l’entreprise et qu’ils estiment liés au mode de management.

Depuis cet été et l’automne, la polémique a mis en cause la réaction de la direction, qui est apparue comme ayant longtemps sous-estimé le phénomène et comme y répondant trop froidement. Le PDG, Didier Lombard, a eu une phrase maladroite en évoquant une « mode » des suicides.

Au-delà, c’est la pression que les dirigeants ont fait peser sur les salariés qui a été dénoncée comme un véritable management par le stress. Au cours des dernières années, le groupe a digéré des évolutions qui se sont succédées à une cadence accélérée. Les technologies (ADSL…) ont été bouleversées en un temps record et ont imposé des reconversions et des apprentissages massifs pour les salariés. La direction y a ajouté un principe de management : l’obligation de bouger fréquemment, c’est-à-dire de changer de poste et de localisation. Un plan, dénommé Time To Move, était explicitement destiné à organiser cette mobilité permanente. Cela s’est combiné avec un plan de 22 000 départs volontaires (l’entreprise publique ne pouvant pas licencier ceux de ses agents qui conservent le statut de fonctionnaires) où les mobilités non désirées auraient servi à atteindre l’objectif en poussant en particulier vers la sortie les fonctionnaires.

Depuis plusieurs années, le malaise montait mais les médecins du travail de l’entreprise eux-mêmes étaient, pour certains, acculés à la démission faute de pouvoir sensibiliser le management aux dépressions nerveuses et suicides qui avaient lieu.

Avec retard et sous la pression du gouvernement, qui a par ailleurs précipité l’arrivée d’un directeur adjoint destiné à succéder en 2011 à l’actuel PDG, l’entreprise a fini par adopter des mesures.

Automne 2009, un cabinet conseil a été mandaté pour administrer un questionnaire anonyme aux salariés sur leurs conditions de travail, le même que celui qui était intervenu chez Renault lorsque celle-ci avait connu un épisode similaire en 2006 et 2007 (FR0711039I). La direction de France Telecom a également suspendu le principe de mobilité pour quelques mois. Et, une négociation sur la prévention des risques psychosociaux a été ouverte (FR0807029I), dans le cadre de l’application de l’accord interprofessionnel déclinant en France l’accord-cadre européen sur le stress au travail signé en 2004.

La très forte médiatisation de ce phénomène, deux ans après l’épisode Renault et dans un contexte où la crise économique et financière avait déjà mis en accusation les errements de la libéralisation, a été l’occasion d’une vaste mise en cause publique des méthodes de management auxquels sont soumis les salariés depuis plusieurs années. Renault a d’ailleurs connu un nouveau suicide en octobre 2009, tout comme d’autres entreprises et même Pôle Emploi (FR0804079I), issu (à marche forcée et en pleine période d’explosion du chômage) de la fusion en un « guichet unique » de l’indemnisation des demandeurs d’emploi et de l’institution publique de placement.

En comparaison, la réaction des organisations syndicales de l’entreprise a été relativement mesurée. L’unanimité était assez forte, entre elles, pour exiger la démission de l’ancien numéro 2, considéré comme le principal responsable, sans aller jusqu’à mettre en cause le PDG lui-même. L’autre grande revendication était, outre la négociation sur les risques psychosociaux, l’arrêt des mobilités. La Confédération française de l’encadrement – confédération générale des cadres, CFE-CGC s’est cependant retirée des négociations, estimant qu’elles ne traitaient pas les problèmes de fond et réclamant un projet d’entreprise redonnant aux personnels le sens de ce qu’ils font. Côté patronal, les réactions ont été très discrètes. La Confédération générale des petites et moyennes entreprises, CGPME a souhaité insister auprès de l’opinion publique pour qu’elle ne fasse pas l’amalgame entre les petites et les grandes entreprises, prêtant aux premières les vertus d’un management plus humain.

Pascal Ughetto, Institut de recherches économiques et sociales (IRES)

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